Construire des ponts

Musées, associations, centres de sciences, vidéastes, blogueurs, chercheurs… Les acteurs de la culture scientifique française sont nombreux et d’une grande diversité. C’est une force, car plus on a d’approches différentes, plus on s’adresse à des publics aux attentes différentes et plus le nombre de personnes exposées à de la vulgarisation scientifique est grand.

En écrivant la première version de cet article, j’avais commencé à expliquer pourquoi il me parait important que ces différents profils travaillent ensemble plutôt que parallèlement, en particulier dans un contexte de crise sanitaire qui impacte profondément notre quotidien et où scientifique et politique s’emmêlent rapidement. Au bout d’une page et demie de texte, je me suis dit que c’était quand même un peu long… pour une introduction. J’y reviendrai peut-être un jour mais en attendant : les nouvelles règlementations sanitaires imposent de réorganiser le fonctionnement d’un certain nombre de structures de culture scientifique, profitons-en pour mutualiser les compétences !

De façon un peu réductrice, on peut identifier trois profils types parmi les acteurs de la culture scientifique :
• Les institutions classiques (musées, associations, centres de sciences…), qui ont un budget de fonctionnement, une masse salariale, une implantation long terme et parfois des locaux accueillant du public.
• Les vulgarisateurs du web (vidéastes mais aussi blogueurs, dessinateurs, podcasteurs et parfois graphistes), qui ont leurs propres communautés, une très bonne maîtrise des outils numériques de communication et une grande diversité de modèles économiques et de statuts.
• Les experts (chercheurs, médecins…), qui peuvent être des institutions et des individus, ont des connaissances pointues mais sont dans leur grande majorité difficiles à identifier et à solliciter efficacement.

A ces catégories s’ajoutent des profils plus atypiques, comme les indépendants qui ne sont pas rattachés à des institutions mais ne vulgarisent pas en ligne pour autant, les associations regroupant des acteurs de la culture scientifique (comme l’AMCSTI côté institutions classiques ou le Café des sciences côté vulgarisateurs du web), les médias et journalistes scientifiques, qui couplent parfois cette activité à de l’animation, ainsi que de très nombreux pratiquants bénévoles de la vulgarisation, qu’ils agissent à titre individuel ou dans des associations sans modèle économique.

Cette diversité de profils devient une faiblesse quand on essaye de construire des ponts : chaque acteur a ses envies, ses moyens, ses objectifs et son réseau. Pour travailler efficacement ensemble, il faut réussir à se rencontrer et à faire coïncider tout ça. Ce n’est pas évident mais de plus en plus de personnes/structures adoptent aujourd’hui une posture collaborative et travaillent justement à tisser ce genre de liens.

Ce qui m’amène au cœur de cet article : comment profiter de ce second confinement et des contraintes qu’il nous impose pour concevoir et développer des projets ensemble, pour de bon ? Le sujet est vaste et je vais me concentrer sur un point précis, mais avant cela un petit intermède sur les façons dont les experts peuvent prendre toute leur place dans les projets de culture scientifique me paraissait important.

Avis aux spécialistes :
• Si vous faites de la recherche et voulez vous impliquer dans la vulgarisation sans savoir par où commencer, abonnez-vous à la newsletter La Scitoyenne, qui recense notamment des initiatives à rejoindre, et manifestez-vous auprès des structures de cultures scientifiques de votre région. Si ces acteurs savent que cela vous intéresse, ils feront plus volontiers appel à vous pour relire des contenus ou participer à des actions de vulgarisation.
• Si vous voulez monter un projet pour vulgariser votre sujet de recherche, faites vous accompagner pour développer la partie « outreach » de vos demandes de financement dans ce sens. C’est comme ça qu’est né le projet VirEvo, qui m’a donné envie de créer l’association FaScile conseil pour accompagner ce type de démarches.
• N’hésitez pas à signaler que vous avez envie d’aider, des initiatives se montent parfois à partir d’une discussion de machine à café ou d’un tweet (celui-ci est à l’origine du projet KezaCovid, qui a produit une douzaine de contenus originaux de vulgarisation pendant le premier confinement).

A l’inverse, si vous faites de la vulgarisation et que vous voulez traiter un sujet que vous connaissez mal, n’hésitez pas à contacter des experts pour être aidés dans la conception de vos contenus. Au pire ils refuseront ou ne vous répondront pas, ce qui n’est pas très grave, au mieux vous finirez par trouver des collaborateurs fiables !

Astuce 1 : n’écrivez pas uniquement à celles et ceux dont vous voyez déjà passer les noms partout, les plus sollicités sont rarement disponibles. Épluchez les sites des laboratoires, repérez les jeunes chercheurs qui reviennent dans vos sources bibliographiques, cherchez s’ils ont des comptes twitter… Les « perles rares » ne sont pas vraiment rares. Elles sont juste un peu cachées.
Astuce 2 : les personnes susceptibles de vous aider ne sont pas forcément des chercheurs. Elles peuvent aussi être des chercheuses, ou des personnels de recherche au sens plus large (ingénieurs, techniciens, responsables de plateformes techniques…).



Entrons maintenant dans le vif du sujet que je voulais traiter aujourd’hui : comment faire collaborer les structures classiques de culture scientifique et les vulgarisateurs du web ? Une chose me parait fondamentale : l’envie de travailler ensemble est un bon début, mais elle ne fait pas tout. J’ai une longue liste de personnes avec qui je souhaite collaborer (et réciproquement), pour certaines depuis des années, sans que ça ne se soit fait. Simplement parce qu’on attend d’avoir l’idée DU projet sur lequel cette collaboration sera pertinente.

A mon avis, pour créer des ponts, il faut commencer par identifier trois piliers sur lesquels construire des actions robustes : un projet (avec des objectifs précis), des envies/compétences (de chaque partie) et un budget.

Une des limites actuelles à la mise en place de collaborations est que, même si les communications entre eux sont de plus en plus fréquentes, les écosystèmes de la vulgarisation en ligne et des institutions culturelles se connaissent mal. Certains acteurs majeurs sont bien identifiés de part et d’autre, mais il n’existe pas de liste exhaustive des vulgarisateurs du web, détaillant leurs compétences, leurs statuts et leurs disponibilités. Tout comme il n’existe pas de liste exhaustive des institutions de culture scientifique précisant leurs thématiques de prédilection et leur degré d’ouverture à des projets émanant d’acteurs externes.

Si vous êtes vulgarisateur indépendant, il est quand même relativement simple d’identifier les structures de culture scientifique actives dans votre région (par exemple grâce au travail de recensement de l’Ocim). N’hésitez pas à les contacter pour signaler votre existence et votre envie de travailler ensemble, voire à participer à certains événements qu’elles organisent pour vous faire une idée de leur état d’esprit. Se rencontrer reste la première étape nécessaire pour, peut-être, travailler ensemble un jour !

Reste que, dans l’absolu, des recensements exhaustifs seraient utiles. Mais les établir prendrait du temps et demanderait de débloquer un budget dédié. En attendant qu’une structure porte cette initiative, que peut-on faire aujourd’hui pour lancer des projets collaboratifs ?

Le plus évident est sans doute de regarder ce qui se fait déjà et d’en tirer des leçons. Un certain nombre d’institutions ont sollicité des vidéastes, en leur demandant de réaliser des vidéos sur des thématiques fixées à l’avance mais en gardant une certaine liberté créative. Le tout contre rémunération et éventuellement avec mise à disposition de matériel. Ce mode de travail se développe dans le milieu de la culture scientifique, notamment avec le projet des Connecteurs.

En savoir plus sur Les Connecteurs.
Bonus : admirez la petite illusion d’optique sur ce logo recadré. Les recadrages horizontaux sont plats, pas bombés.


Cette démarche a l’avantage de créer des liens en immergeant directement les vidéastes au sein des institutions et elle a mobilisé des créateurs qui n’avaient pour certains que quelques milliers voire centaines d’abonnés. Arrêter de se focaliser sur les « têtes d’affiche » déjà très sollicitées et donner des moyens à des vidéastes talentueux mais n’ayant pas forcément déjà rassemblé de larges communautés me parait très louable !

J’ai cependant du mal à considérer ces résidences de création comme de réelles collaborations. En pratique les institutions fournissent des moyens, imposent une thématique et sélectionnent le projet qui leur plait le plus après avoir mis les créateurs en concurrence les uns avec les autres. C’est une logique de recrutement de prestataires. Ce qui n’a rien d’une insulte, ce mode de fonctionnement a largement fait ses preuves ! Mais ce n’est pas une collaboration sur un projet co-conçu.

L’autre inconvénient de cette approche c’est qu’elle ne s’adresse qu’à une petite partie de la communauté des vulgarisateurs du web. La compétence recherchée par les institutions est la réalisation vidéo. Les blogueurs, dessinateurs, podcasteurs etc sont écartés d’emblée alors que leurs compétences en vulgarisation n’ont rien à envier à celles des vidéastes. La vidéo est généralement privilégiée pour sa visibilité, mais des articles, podcasts ou infographies largement repris sur les réseaux sociaux coûtent moins cher à produire et peuvent aussi toucher beaucoup de monde. Une bande dessinée sur l’origine du SARS-CoV-2 créée pour le collectif KezaCovid, lancé à partir de rien au printemps, a par exemple touché plus de 35 000 personnes sur facebook et 50 000 sur twitter.

Le projet Billes de sciences, porté par La main à la pâte et lancé sur une idée de David Louapre, n’échappe pas à ce deuxième écueil : son objectif est de réaliser des vidéos et il fait donc appel à des vidéastes. En revanche, comme certains vidéastes ont été impliqués très tôt dans sa conception, il n’y a jamais eu de mise en concurrence des vulgarisateurs du web. Le réseau de ceux qui participaient déjà au projet a permis d’identifier des intervenants pertinents sans passer par une étape de sélection.

C’est une piste de réflexion pour coconstruire plus efficacement des projets : à défaut d’avoir une liste d’interlocuteurs préexistante, il est possible de s’adresser directement aux membres de la communauté avec lesquels on est déjà en contact pour qu’ils nous orientent vers des partenaires en adéquation avec le projet qu’on souhaite porter. Une démarche qui fonctionne aussi bien pour une institution à la recherche de vulgarisateurs que pour des vulgarisateurs à la recherche d’une institution pouvant les accompagner dans un projet précis.

Encore faut-il avoir en tête, d’un côté comme de l’autre, les compétences que peuvent apporter les acteurs de la communauté dont on ne fait pas soi-même partie. Je profite donc de cet article pour rappeler que les vulgarisateurs du web ne se contentent pas de maîtriser leur outil d’expression, qu’il s’agisse de rédiger des textes, réaliser des vidéos, enregistrer des podcasts ou créer des dessins ou des infographies. Ils maitrisent aussi les outils de communication en ligne et la communication scientifique en général. Et un certain nombre d’entre eux sont des experts des domaines qu’ils traitent (plus d’un vidéaste culturel sur trois a au moins un master 2 et vulgarise dans son domaine de compétence) qui connaissent bien le milieu de la recherche (1 vidéaste culturel sur 5 travaille ou a travaillé dans l’enseignement supérieur ou la recherche). Source

Cela veut par exemple dire qu’il peut être pertinent de faire appel aux vulgarisateurs du web pour des missions d’ingénierie pédagogique ou de relecture de supports de vulgarisation. Cela fait partie du travail qu’ils ont l’habitude de faire sur leurs propres productions. De même, des vulgarisateurs sachant faire de la bibliographie sur des thématiques très larges puis synthétiser ce contenu en concevant un déroulé pédagogique peuvent avoir un regard intéressant sur la conception d’une exposition, d’un cycle de conférences ou d’ateliers. Leur pertinence ne s’arrête pas à la conception de supports destinés à être partagés en ligne ! Ces compétences peuvent être particulièrement intéressantes pour les structures qui pratiquent la vulgarisation sans que ça ne soit leur activité principale, comme les CPIE.

Ces quelques suggestions donneront peut-être des idées à certains d’entre vous. Vous trouverez ici des exemples concrets de projets développés par La Casemate, à Grenoble, dans cet état d’esprit. Mais il ne serait pas honnête de ma part de finir cet article sans mettre les pieds dans le plat en abordant un dernier point essentiel : pour monter un projet dans un contexte professionnel, il faut le financer.

Source : pxhere.com


Ça parait évident mais force est de constater que ça ne l’est pas tant que ça. J’ai moi-même été contactée il y a seulement quelques jours par un centre de science qui voulait que je conçoive et anime des ateliers que son public pourrait suivre en visioconférence, sans avoir manifestement anticipé le budget à prévoir. Pourtant, un centre de science proposant des animations est a priori bien placé pour savoir combien coûte habituellement la mise en place d’un atelier…

Je ne sais honnêtement pas si ce type de demandes non financées est dû au fait que le bénévolat tient aujourd’hui une large place dans la culture scientifique en France ou si les vulgarisateurs du web ont encore, auprès de certaines institutions, l’image d’amateurs qu’on peut solliciter sans les rémunérer et qui seront déjà très heureux d’être visibles. Des interlocuteurs intéressants quand on manque de budget mais qu’on écarte quand on veut lancer un projet « sérieux ».

Je n’y vois pas de malveillance, simplement une méconnaissance de ce qu’est aujourd’hui devenue la vulgarisation en ligne. Et il faut bien reconnaitre que, même en faisant moi-même partie de cette communauté, ce n’est pas évident de savoir qui considère cette activité comme un loisir, un revenu d’appoint ou un travail à temps plein. Ou qui dispose d’un statut permettant d’être rémunéré sans avoir à mettre en place un contrat salarié. Petite astuce utile : les personnes qui ont un statut d’indépendant et vivent (ou essayent de vivre) de leur activité de vulgarisation ont généralement un site professionnel et une page LinkedIn assez claire là-dessus.

Toujours est-il qu’il est logique de prévoir un budget pour pouvoir faire appel aux compétences de collaborateurs. Or les acteurs de la vulgarisation en ligne sont pour la plupart très contraints sur ce point, avec des modèles économiques en cours de construction et des trésoreries serrées et déjà fléchées. Pour lancer des projets collaboratifs aujourd’hui, il faut être réaliste : cela a plus de chance de déboucher sur quelque chose de concret si le projet en question émane d’une institution. Que ce soit parce que celle-ci a des reliquats budgétaires directement mobilisables ou parce qu’elle a de meilleures chances de succès si elle demande des subventions (étant déjà connue des organismes financeurs et plus habituée à l’exercice).

Il me parait donc assez logique d’imaginer des projets en partant des besoins des institutions, qu’il s’agisse de valoriser en ligne des ressources déjà existantes ou de créer des contenus originaux, à court ou moyen terme. Au-delà de la production de supports numériques (qui sont eux-mêmes loin de se limiter à la réalisation de vidéos ou à l’animation de lives), les vulgarisateurs du web peuvent être mobilisés sur des projets très variés. Leurs compétences pédagogiques et leurs approches parfois peu conventionnelles peuvent vraiment enrichir la démarche d’institutions plus classiques.

L’idéal est à mon avis d’impliquer ces intervenants le plus tôt possible dans la conception du projet, pour qu’ils puissent être force de proposition et réellement devenir partenaires plutôt que prestataires. Si les actions à mettre en place nécessitent d’obtenir de nouvelles subventions (ce qui est très probable, l’arrêt des événements ouverts au public ayant durement pesé sur les finances de nombreuses structures de culture scientifique), les vulgarisateurs du web devraient être identifiés et mobilisés avant la rédaction des dossiers de candidature correspondants. Leurs retours aideraient à affiner le projet et ils pourraient penser à des modes de financements que les institutions, seules, n’auraient pas envisagés.

Tout ça est une synthèse rapide des idées qui me viennent, en tant que vidéaste ayant travaillé comme médiatrice dans plusieurs institutions plus classiques de culture scientifique et m’étant installée à mon compte il y a quelques mois, quand je réfléchis à comment favoriser la collaboration entre vulgarisateurs du web et institutions culturelles. J’espère que cela inspirera d’autres personnes et que des projets de ce genre verront le jour dans les mois qui viennent ! N’hésitez pas à partager vos propres réflexions dans les commentaires de cet article ou à lancer des débats sur twitter.


Merci à Marion Sabourdy pour sa relecture et ses précieuses remarques.



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